Le tour de main d’Alfredo Garcia – poterie canarienne

Alfredo Garcia m’ouvre sa porte, m’indique où poser mes affaires et nous sommes dans l’atelier, autour de la table qui occupe le centre de la pièce. Quelques outils rudimentaires et de l’argile y sont disposés. Le potier prend de cette dernière et la pétrit de ses mains jusqu’à former une boule qu’il lâche au-dessus d’une feuille de plastique. À l’impact, la boule s’aplatit un peu dans un son mat indiquant le commencement de l’ouvrage.

Le potier enfonce alors vigoureusement les phalanges de ses index et majeur droits dans la boule pour obtenir une cavité, comme un cratère. Du bord de l’index, il lisse ensuite l’intérieur du bol du bas vers le haut en maintenant délicatement celui-ci dans le creux de sa main gauche. Cette dernière sert de surface de référence. De son inclinaison et de sa forme dépend la forme du bol. Après deux coups de main, le potier fait tourner légèrement la terre volcanique et répète le geste jusqu’à en avoir fait le tour. Ensuite il utilise un racloir en plastique (du type que l’on peut trouver en pâtisserie) mais comme il me l’explique, un coquillage avec la courbe souhaitée était traditionnellement utilisé.

La particularité de la poterie canarienne – alfarería ou cerámica canario – est qu’elle se pratique sans tour (avec quand même un bon tour de main).

Pour monter, le potier forme un colombin – boudin d’argile – entre ses paumes et l’écrase sur le bord du bol contre sa main gauche dans un mouvement similaire à celui pour tourner la poignée de gaz d’une moto. C’est un mouvement vraiment clé car c’est celui qui transforme le boudin en bord plat. La terre volcanique semble jaillir directement de la main qui la modèle. Plusieurs boudins sont ajoutés successivement jusqu’à faire le tour de la pièce. Le rajout est alors lissé, d’abord avec les doigts puis avec le racloir, dans la continuité de la section précédente. Au fil des tours l’ouvrage s’élève et prend forme.

Une fois la forme finalisée, il lisse l’intérieur avec un galet humecté afin d’homogénéiser le tout. Ensuite il lisse le bord. Il place son pouce entre son index et son majeur pour former un V qu’il humecte et glisse sur le bord du bol afin de donner une forme lisse et régulière à celui-ci. Il enlève régulièrement le surplus de matière qui s’agglomère sous ses doigts.

En moins de temps qu’il m’en faut pour le réaliser, Alfredo a fini l’ouvrage. À peine achevé, il écrase déjà la terre qu’il vient de modeler et la reforme en boule. À mon tour de mettre la main à la pâte.
Je répète les gestes sous les réguliers « bueno » que me lance Alfredo qui n’hésite pas à me donner un coup de main quand c’est nécessaire.

La terre me colle à la peau, j’essaye d’imiter Alfredo qui sait la manier sans rester attaché. 

L’argile submerge tous mes sens. Texture, odeur, couleur – mon attention est captivée par les propriétés de cette matière transformable à l’infini. 

Sur ma poterie j’ajoute une anse. Je forme un colombin et j’écrase avec le pouce l’une des extrémités sur l’extérieur du bol afin de le coller sur celui-ci. Avec un petit morceau de roseau d’environ 6 mm de diamètre je fais un petit trou au sommet de l’anse sur 1 cm. Le diamètre de celle-ci étant assez fort, ce trou permet à l’intérieur de sécher plus rapidement et d’éviter à l’argile d’éclater à la cuisson ou au séchage.

Alfredo me montre ensuite le peu d’outils qu’il utilise. Les plus rudimentaires que j’ai vus dans un métier artisanal et surtout qui sont, pour la plupart, faits maison. Les couteaux sont débités dans des cerceaux de tonneaux de vin. Pour les motifs, Alfredo utilise des tiges de roseau qu’il a taillées pour avoir la forme souhaitée. Des cuillères servent de racloir. Devant ce dénuement apparent je réalise que son outil le plus essentiel ce sont ses mains.

Une fois façonné l’ouvrage est laissé à sécher à l’air libre pendant 2 ou 3 jours. L’extérieur est ensuite affiné au couteau (outil à la forme spécifique débité dans des cerceaux de tonneaux de vin) pour obtenir l’épaisseur voulue. Lors de cette étape, il faut veiller à ce que la courbe extérieure suive la courbe intérieure.

Une fois la forme finalisée, l’ensemble est poli avec des galets humectés. Le premier est de grain grossier, il enlève les dernières aspérités. Le deuxième, de grain plus fin, donne une texture plus lisse.

La poterie est laissée à sécher pendant environ 1 mois. Pour être sûr que celle-ci soit prête Alfredo utilise, comme un hygromètre, sa main, qu’il pose affectueusement sur la poterie. Il sent au toucher si le séchage est suffisant ou non. Il me fait essayer et, en effet, la sensation est différente selon le niveau de séchage ! Si la poterie est froide, cela signifie qu’elle est encore trop humide. Si elle est à température ambiante, cela signifie qu’elle est prête pour l’épreuve du feu ! Elle reçoit alors un dernier polissage au moyen d’un galet de grain fin – n’importe quel élément dur et lisse peut faire l’affaire comme un manche en plastique, du verre, etc. Parfois une finition est ajoutée afin de donner une teinte particulière à l’ouvrage ou pour l’imperméabiliser. La teinte est obtenue à partir de certaines terres. Lorsque l’ouvrage n’est pas destiné à un usage alimentaire de la paraffine liquide peut être appliquée comme imperméabilisant. Les finitions sont appliquées au galet.

Nous partons ensuite à la découverte des autres parties de l’atelier.

Dans la pièce attenante à l’atelier sont exposées les nombreuses céramiques que produit Alfredo. Celles-ci sont regroupées selon le style de l’île de provenance – La Palma, La Gomera, Tenerife, Gran Canaria, Fuerteventura, Lanzarote, El Hierro. Alfredo s’inspire d’un catalogue personnel où sont répertoriées bon nombre de poteries retrouvées aux 4 coins des îles fortunées. La poterie canarienne est un héritage direct des Guanches – le premier peuple de l’Île.

Nous montons d’un étage. Une vraie mine ! Ici sont entreposées dans des grands bacs les terres et roches de diverses couleurs qui servent à donner sa nuance très particulière à l’argile. Alfredo a rassemblé des terres des différentes îles afin d’obtenir les nuances qu’il souhaite. Les couleurs sont variées, contrastées et d’une grande pureté.

Enfin, sur le toit, se trouve le four, ultime étape de transformation, fin d’un cycle et début d’un nouveau. C’est ici que la terre retrouve le feu – el fuego – qui lui a donné ses propriétés si particulières pour être sublimé vers un autre état. Lorsque suffisamment de poteries sont prêtes à être cuites, Alfredo les dispose à la verticale dans son four d’environ 216 dm³. Elles restent ainsi pendant 8h dans le four chauffé jusqu’à 750°C.

Nous redescendons et, après quelques dernières explications, le tour de l’atelier se conclut comme il a commencé, par une chaleureuse poignée de main.


Réflexion

Cette expérience a été pour moi d’une réelle intensité.

Il n’y a aucun intermédiaire entre le corps et la matière. Le contact est direct. La main n’est pas le manipulateur de l’outil, elle est l’outil. Elle touche et façonne directement. 

J’adore utiliser les outils et pourtant la sobriété de cette pratique me fascine. Elle révèle le potentiel naturel de base de la main. Sans y ajouter quoi que ce soit. Il y quelque chose de merveilleux à observer ces formes épurées et sophistiquées composées d’un matériau si brut. Résultat des éléments que la main a habilement assemblés. Rien d’autre que de la terre, de l’eau de l’air et du feu. Tout est là. C’est comme si chacun de ces bols vides contenait tout.
Même après plusieurs heures je sens encore l’odeur de la terre et des traces continuent à me coller à la peau.

Après un rapide passage à la bibliothèque pour recharger les batteries, je mets déjà le cap sur l’autre bout de l’île, vers un musée dédié à la ceramica canario que m’a recommandé Alfredo…

Alfareria_Alfredo_Garcia_00
previous arrow
next arrow

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *